Focus sur En Sarmatie de Volker Koepp

Sarmatie (2)

La Sarmatie, une région aux multiples visages
Vaste territoire transnational qui s’étend de la Baltique à la Mer Noire, la Sarmatie est une région méconnue, perdue entre deux géants : l’Union Européenne et la Russie. Les 6 pays qui constituent cet espace dessinent une mosaïque de cultures, langues et nations, qui sont autant de richesses et de matière pour un documentaire qui s’interroge sur cette complexité.

« Europa hat sich von uns getrennt » (« L’Europe s’est séparée de nous »)
Malgré sa situation géographique que l’on pourrait croire idéale, l’identité européenne peine à émerger en Sarmatie. Une jeune cinéaste moldave interrogée dans le film défend pourtant sa région comme étant le berceau de l’histoire européenne. Mais la pauvreté a raison de ces régions qui voient ses habitants fuir et tenter leur chance sous d’autres cieux plus porteurs, rendant alors la Sarmatie encore plus enclavée, prisonnière des deux géants qui l’entourent.
En Sarmatie nous plonge dans les déboires d’un XXème siècle qui a vu ses frontières bouger et ses peuples se déplacer, au gré des bouleversements politiques et idéologiques, faisant alors émerger de nouvelles crises identitaires et culturelles.
Aux portes de l’Europe, la Sarmatie voit ses citoyens tiraillés entre l’éducation soviétique qui leur a été imposée pendant des décennies et le fantasme d’une Union Européenne qui attire toujours plus de travailleurs ayant choisi de quitter leur terre natale pour cet Eldorado occidental.

Un pèlerinage pour Volker Koepp
C’est en 1972 que Volker Koepp s’est rendu pour la première fois en Sarmatie pour y tourner son film Grüβe aus Sarmatien. Il y a alors rencontré des gens ayant survécu aux drames du XXème siècle. Ces gens, il les a retrouvés à maintes reprises pour les écouter raconter leur lien avec cette terre et leur douleur de voir les leurs la quitter.
Suite à la trilogie autour cette région avec Kalte Heimat, Herr Zwilling und Frau Zuckermann et Holunderblüte, le cinéaste retourne en Sarmatie pour y rencontrer les nouvelles générations et collecter ce qu’elles ont à nous dire du monde d’aujourd’hui, ne s’interdisant pas d’y insérer des extraits de ses précédents documentaires.

Des histoires à l’Histoire
Loin des clichés, c’est le vécu des hommes que sonde Volker Koepp, et c’est dans leurs récits de vie que se mêle l’Histoire du XXème siècle. Face à la fuite des jeunes, il ne reste que les personnes âgées, garants des traditions, de la culture et de ses histoires.
Holocauste, Communisme, Nazisme, Tchernobyl sont passés par là pour y déposer leurs démons, imprégnant la terre d’une douleur telle que « si le fleuve pouvait, il rougirait du sang que les hommes ont versé sur cette terre ».

Subtilité et pudeur
Grâce à la délicatesse avec laquelle Thomas Plenert filme, on se laisse happer par cette région à la nature inhospitalière et pourtant flamboyante qui porte le poids des guerres et autres drames. En effet, la mise en image dénuée de tout artifice n’entrave en rien l’intensité du propos. Des plans fixes, une caméra qui observe sans intervenir, faisant alors ressurgir des émotions que l’on croyait enfouies. Invisible, Volker Koepp pose les questions et s’efface devant les récits de ses protagonistes, racontés avec pudeur, permettant ainsi au spectateur de deviner la complicité que le réalisateur a su
lier avec les protagonistes.

Des questionnements idéologiques, identitaires et politiques
Le cinéma de Volker Koepp crée aussi l’occasion de réfléchir à la notion de Heimat, cette mère patrie fantasmée et rêvée qui, dans un monde en mouvement, est en perpétuelle évolution. Face aux jeunes travailleurs qui désertent leur région natale, c’est la question de l’identité qui refait surface. En Sarmatie nous rappelle aussi que la démocratie est loin d’être acquise et qu’il reste encore beaucoup à faire pour parvenir à une Europe que l’on voudrait libre, moderne et affranchie.

Avec ce documentaire, c’est un très bel hommage à la Sarmatie que nous livre Volker Kroepp, témoignant d’une Europe aux multiples visages, contribuant ainsi à élargir les horizons du spectateur occidental que nous sommes. On prend de la hauteur par rapport à notre vision euro-centrée et on déplace le curseur vers l’Est pour alors prendre conscience que l’Europe, c’est avant tout une mosaïque de territoires dont les histoires sont liées.

Anaïs Chauveau

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