Focus sur le film Töchter

Anne Le Corre, ancienne stagiaire du CCFA et actuelle bénévole pour le festival Univerciné allemand nous recommande le film Töchter. Découvrez ici sa critique.

Focus : Filles

FillesFilmstill (5)

Inédit en France, ce troisième long métrage de la réalisatrice Maria Speth, sorti en Allemagne en septembre 2014, s’intéresse à la relation mère-fille.

Agnès, professeure d’une cinquantaine d’années de la province de Hesse, débarque dans Berlin de la même manière que le spectateur atterrit dans un film. Quais de gares, centres d’accueil pour sans-abris, elle se rend dans des lieux que d’ordinaire elle évite afin de retrouver sa fille en fugue. Sur sa route, elle croise accidentellement une jeune marginale extravertie, Inès, qui passe la plupart du temps dans la rue. Inès rentre dans la vie d’Agnès comme s’il s’agissait d’une évidence…

Ce rapprochement entre deux femmes différentes et solitaires, voire absentes à elles-mêmes, donne à réfléchir sur la relation mère-fille. Les scènes dans la chambre d’hôtel d’Agnès, dans laquelle Inès trouve refuge, font du film un véritable huis-clos psychologique qui met en exergue les tensions dans cette nouvelle relation. À l’image des comportements familiaux, les deux femmes se font parfois confiance et se rapprochent; à d’autres moments, elles sont méfiantes et, à l’inverse, se rejettent. Durant ces instants, où les deux femmes se réinventent, l’une en tant que mère, l’autre en tant que fille, la présence de ces actrices issues du théâtre est frappante. Le parti pris de la réalisatrice de s’intéresser à la personne derrière l’acteur lors de ses castings et de laisser à l’acteur la possibilité d’exprimer son individualité participe certainement à cette sensation.

Au-delà d’interrogations sur des schémas familiaux brisés, la réalisatrice soulève et filme avec acuité une question sociale : celle des sans-abris et plus particulièrement celle des enfants de la rue. Fille s’inscrit dans la continuité de son travail de recherche sur les jeunes sans-logis, dont elle a fait un précédent film Madonnen ainsi qu’un documentaire 9 Leben. La lecture d’un recueil de témoignages de parents dont les enfants ont fugués de chez eux (Dann hau’ ich eben ab) a effectivement suscité chez la réalisatrice un vif interêt pour leur condition. L’attitude d’Inès qui rejette notre société comporaine tout en se détruisant elle-même est caractérisque de ces gens détruits mentalement et physiquement qui ne peuvent cacher leurs blessures derrière une apparente normalité. Cette impression de réalisme et de justesse dans le jeu des actrices qui se dégage du film est inédiablement lié au fait que Speth se sert de personnes qu’elle connait ou qu’elle a rencontrées lors de ses enquêtes comme référence.

Enfin, Maria Speth offre également des parenthèses surprenantes, comme la scène presque onirique d’une sculpture qui semble prendre vie sous nos yeux, ou encore celle poétique où Agnès déclame un poème du romantique Heine évoquant sa mère.

Pensées nocturnes

Si je pense à l’Allemagne dans la nuit,
Alors j’en perds le sommeil,
Je ne peux plus fermer l’œil,
Et mes larmes brûlantes coulent.

Les années viennent et elles passent !
Depuis que je n’ai vu ma mère,
Douze ans déjà ont passé.
Croissent mon désir et mon manque.

Mon désir et mon manquent croissent.
La vieille femme m’a jeté un sort,
Je pense toujours à la vieille,
La vieille femme, Dieu la garde !

La vieille femme m’aime si fort,
Et dans les lettres qu’elle a écrit,
Je vois que sa main a tremblé,
Combien son cœur de mère est ébranlé.

Ma mère ne quitte plus mon esprit.
Douze longue années coulent au loin,
Douze longue années sont écoulées,
Depuis que je l’ai serrée sur mon cœur.

L’Allemagne éternellement existe,
C’est un pays en pleine santé,
Avec ses chênes, ses tilleuls,
Je le retrouverai toujours.

L’Allemagne ne me manquerait pas tant,
Si n’y demeurait pas ma mère ;
La patrie ne se corrompra pas,
Mais une vieille femme peut mourir.

Depuis que j’ai quitté le pays,
Tant ont sombré dans la tombe,
Que j’ai aimés – si je les compte,
Mon âme se met à saigner.

Et je dois compter – en comptant
Monte toujours plus haut mon tourment,
C’est comme si les cadavre valsaient
Sur ma poitrine – mon Dieu ! Ils s’apaisent !

Mon Dieu ! par ma fenêtre entre
La joyeuse lumière française ;
Voilà ma femme, belle comme le jour,
Et son rire chasse les soucis allemands.
Nachtgedanken

Denk ich an Deutschland in der Nacht,
Dann bin ich um den Schlaf gebracht,
Ich kann nicht mehr die Augen schließen,
Und meine heißen Tränen fließen.

Die Jahre kommen und vergehn!
Seit ich die Mutter nicht gesehn,
Zwölf Jahre sind schon hingegangen;
Es wächst mein Sehnen und Verlangen.

Mein Sehnen und Verlangen wächst.
Die alte Frau hat mich behext,
Ich denke immer an die alte,
Die alte Frau, die Gott erhalte!

Die alte Frau hat mich so lieb,
Und in den Briefen, die sie schrieb,
Seh ich, wie ihre Hand gezittert,
Wie tief das Mutterherz erschüttert.

Die Mutter liegt mir stets im Sinn.
Zwölf lange Jahre flossen hin,
Zwölf lange Jahre sind verflossen,
Seit ich sie nicht ans Herz geschlossen.

Deutschland hat ewigen Bestand,
Es ist ein kerngesundes Land,
Mit seinen Eichen, seinen Linden,
Werd’ ich es immer wiederfinden.

Nach Deutschland lechzt ich nicht so sehr,
Wenn nicht die Mutter dorten wär;
Das Vaterland wird nie verderben,
Jedoch die alte Frau kann sterben.

Seit ich das Land verlassen hab,
So viele sanken dort ins Grab,
Die ich geliebt — wenn ich sie zähle,
So will verbluten meine Seele.

Und zählen muß ich — Mit der Zahl
Schwillt immer höher meine Qual;
Mir ist, als wälzten sich die Leichen,
Auf meine Brust — Gottlob! Sie weichen!

Gottlob! Durch meine Fenster bricht
Französisch heitres Tageslicht;
Es kommt mein Weib, schön wie der Morgen
Und lächelt fort die deutschen Sorgen.

La séance aura lieu au Katorza le premier jour du festival, mercredi 12 novembre à 18h00…Ne la manquez pas !

Anne Le Corre

Partager l'article