Jimmy Ernst, Glückstadt- New York

Zwiebelfische , Jimmy Ernst, Glückstadt- New York, est un film singulier et élégant qui raconte selon les termes de Christian Bau, l’un de ses deux auteurs  «l’histoire très particulière de la disparition d’une tradition technique, de la perte d’êtres humains et de la culture ».

Jimmy Ernst Pour Christian Bau et Artur Dieckoff, tout a commencé avec le livre de Jimmy Ernst, A Not -So-Still Life (1984) qui raconte ses souvenirs de jeunesse et sa confrontation avec son père, l’artiste surréaliste Max Ernst. Il y décrit longuement ses trois années d’apprentissage au sein de l’imprimerie Augustin à Glückstadt, petite ville près de Hambourg. Quelque temps plus tard, ils découvrent que les lieux où Jimmy a travaillé existent toujours, et que l’imprimerie est pour partie restée telle qu’elle était dans les années 30. C’est ainsi que l’aventure commence, celle d’une exploration de la vie de Jimmy Ernst et de sa famille dans l’Allemagne des années 30 et de la redécouverte  de l’héritage de l’imprimerie Augustin, spécialisée dans les publications en langues étrangères.Racontés en voix off, ce sont les mots de Jimmy Ernst qui nous guident dans le film à travers ses débuts difficiles dans la vie. Fils de Max Ernst et de Lou Straus – Ernst, historienne de l’art e journaliste juive, ses origines sont un obstacle dans l’Allemagne nazie de plus en plus intolérante. E butte à des difficultés à l’école, Jimmy trouve un apprentissage grâce aux relations de sa mère : de 1935 à 1938, avant son départ en exil pour New York, il sera donc apprenti typographe chez Heinrich W. Augustin, propriétaire d’une imprimerie réputée dans toute l’Allemagne et au-delà pour la qualité de ses publications en langues étrangères et l’édition d’ouvrages scientifiques. Les images d’archives, les photos d’époque et des extraits de film nous racontent l’entrée du jeune garçon dans le monde fascinant et exigeant de l’imprimerie, ses difficultés grandissantes avec le monde extérieur, sans oublier celles de ses deux parents. Chacun à leur façon, Max Ernst et Lou Straus représentent ce que le régime nazi ne peut tolérer, un artiste libre et « dégénéré » qui fut marié à une intellectuelle juive. Tous deux se sont réfugiés d’abord à Paris, puis dans le sud de la France.  Max Ernst à St Martin d’Ardèche où il poursuit son œuvre avant de pouvoir émigrer et rejoindre son fils aux Etats-Unis. Lou Straus a moins de chance : hébergée un temps par Jean Giono à Manosque, séjour évoqué à travers les images du film que Jean Régnier lui a consacré, elle sera finalement déportée à Auschwitz où elle mourra, peu de temps avant la fin de la guerre.

Le film doit ses qualités esthétiques à son montage fluide et aux prises de vue réalisées sur place dans les locaux de l’imprimerie Augustin auxquels les deux réalisateurs ont pu avoir accès. Contactée pour le projet, la célèbre photographe Candida Höfer a accepté de les accompagner pour immortaliser les locaux de l’imprimerie, ces espaces professionnels clairs et vides qui la fascinent. Ils y ont été accueillis par le dernier propriétaire de l’imprimerie, Walter Pruess, gardien et mémoire des lieux où il a lui-même travaillé. Il sera leur guide à travers la fabuleuse histoire de cette imprimerie fondée en 1632 dont les archives très bien conservées représentent un trésor.  Il leur montre l’utilisation du mobilier et le fonctionnement des machines: rangs de casse en bois pour la classement des milliers de caractères en plomb, premières machines automatiques à imprimer du type « Monotype » …  Alors défilent devant nos yeux des signes et des symboles par centaines, évocateurs de langues mystérieuses, parfois disparues: idéogrammes chinois, hiéroglyphes, écriture cunéiforme, runes …  Grâce à ses contacts privilégiés avec les milieux universitaires, en leur offrant la possibilité de publier leurs ouvrages, l’imprimerie Augustin a ainsi contribué à la diffusion des connaissances  sur les langues et cultures étrangères en Allemagne et dans le monde. En acceptant de prendre le jeune Jimmy sous sa protection, Heinrich W. Augustin l’a sauvé et exercé une influence non négligeable sur son devenir d’artiste.

Croisant l’histoire politique de l’Allemagne, l’histoire de l’art et celle des techniques, Zwiebelfische parvient à dresser le portrait sensible de Jimmy Ernst, artiste aujourd’hui plus célèbre aux Etats-Unis que son propre père, et des hommes passionnés qui ont fait l’imprimerie Augustin.  Au fil du temps,  le film documentaire s’est accompagné d’un livre et d’une exposition itinérante de photos, dont celles de Candida Höfer, pour mettre en lumière les différentes facettes de cette histoire.  Un autre projet a ainsi vu le jour : faire un musée dans les anciens bâtiments classés de l’imprimerie Augustin, afin de sauvegarder et rendre accessible au public cette précieuse mémoire des hommes et des techniques.

Emilie Le Moal

 

 

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