Rencontre avec Michael Schöbel et Marco Strahl

Mercredi soir, le producteur Michael Schöbel et le skateur Marco Sladek étaient au Katorza pour ouvrir cette nouvelle saison du Festival Univerciné Allemand et présenter leur film This Ain’t California. Retour sur cette rencontre :

Sur l’affiche du film vous mettez que c’est un film sur l’amour, pourquoi ?
Michael : Parce que tout dans la vie tourne autour de l’amour. L’objectif du film était de poser un monument pour l’amitié et l’amour, en fait le skate est secondaire. Dès 2009, lorsqu’on a fait les interviews avec les skateurs l’idée était de récolter des traces, des matériaux, des témoignages, des vidéos, et on s’est rendu compte que tout le monde était nostalgique de cette époque. Tout le monde se demandait ce que les autres faisaient à ce moment là, mais personne n’avait eu l’idée d’aller chercher. Grâce au film ils ont renoué contact et quelques uns se revoient régulièrement à Berlin. Et ça c’est de l’amour.

Est-ce qu’il s’agit d’images d’archive ou de reconstitutions ?
Michael : Les deux, il y a partiellement des archives mais nous avons aussi reconstitué certaines scènes. Le cinéma c’est de l’art et on trompe toujours dans une certaine mesure. Quand on a réalisé les entretiens, on a trouvé que c’était bien d’utiliser cette forme mixte entre documentaire et film traditionnel narratif. Finalement le réalisateur a réussi sa tâche de créer quelque chose de complet. Nous voulions faire une nouvelle forme de cinéma. En tant que producteurs, ce film était déjà dans nos têtes depuis 20 ans. C’est le premier long-métrage de notre vie, c’est pour ça que le générique est si long. Il y a beaucoup de personnes qui nous ont aidés et que nous voulions remercier. A la fin on voit certains noms sous le titre de RIP (Rest In Peace), ce sont les noms des skateurs qui sont malheureusement décédés entre-temps. Nous voulions tromper le spectateur avec les images, mais pas à ce point là. C’est pourquoi nous avons fait le choix d’avoir des dessins animés. En fait, le personnage principal, Denis, est un montage de tous les personnages que l’on voit dans le film. Il y a des parties de chacun des skateurs que l’on voit à l’écran. Si vous le cherchez sur internet vous n’allez jamais le trouver, aujourd’hui je vous le dévoile. Cet homme est avec nous ce soir, c’est Sladek, enfin Marco.

Pour faire le film, on a passé des annonces dans les journaux pour récolter du matériel filmique sur la vie en RDA, sur les fêtes qu’il pouvait y avoir à cette époque là. Du coup on s’est retrouvé avec énormément d’archives, mais pas de metteur en scène. On a fini par rencontrer cette personne dans une fête à Berlin. Marten était né en Allemagne de l’Est mais avait grandi en Amérique Latine, donc il ne connaissait pas vraiment le contexte de la RDA. C’était son premier long-métrage, mais on a vu quelques uns de ses courts-métrages. Finalement c’était parfait car nous ne voulions pas faire un documentaire sur la vie en RDA, mais plutôt communiquer un sentiment sur comment était la vie là-bas pour les gens de l’Est. C’est comme ça que nous avons pu mettre en relief le fait que finalement ils ne voulaient pas du tout être politiques, car on ne voulait pas cet aspect dans le film. Finalement ils l’étaient malgré eux, dans leur naïveté adolescente. Mais nous ne voulions surtout pas donner l’impression de nous moquer d’eux, de leur naïveté. Nous ne voulions pas les regarder assembler leurs planches avec le peu de moyens qu’ils avaient. Il y a d’autres films sur l’époque qui font cela. Il n’y avait qu’une seule règle au montage : le respect et l’amour. Et finalement, nous revenons sur le principe qui est marqué sur l’affiche.

A la veille de Noël nous avons alors reçu un message de la part de la Berlinale qui nous disait qu’ils étaient très intéressés par notre film et que nous étions donc invités. Au début on était ravis, et on a fait la fête avec toute l’équipe. Mais soudain on s’est dit « Oh, mon Dieu, il faut qu’on ait fini le film dans deux semaines pour pouvoir le donner à la Berlinale. » Or il était important pour nous que les skateurs soient d’accord avec le film et donc qu’ils le regardent avant. Mais personne ne voulait le regarder en premier. Chacun disait « si untel ne l’a pas regardé, je ne veux pas le regarder non plus ». C’était absurde.
Marco a vu le film pour la première fois à la Berlinale, mais il a du quitter la salle car c’était trop pour lui de voir sa vie à l’écran. Mais nous avons fait d’autres tentatives et maintenant on fait le tour du monde avec le film.

La musique est très présente dans le film, surtout au début. Est-ce que c’est celle que vous écoutiez à l’époque ?
Marco : Oui c’est la musique qu’on écoutait à l’époque. Par exemple les chansons d’Anne Clark ce sont celles qui passaient lors de mes représentations, quand je faisais du skate en public. Pour nous tous c’était très important, c’était un aliment de base dont nous avions absolument besoin. Pour chaque scène du film nous avons fait des tests pour savoir si la musique était assez forte, pour que soit vraiment un élément porteur du film.
Michael : On a montré à chaque groupe l’extrait sur lequel leur musique allait être montée. C’est comme ça aussi que nous avons eu le droit de montrer des groupes comme Die Ärzte, qui sont très connus en Allemagne mais que l’on ne voit jamais dans les films. C’est grâce à cette façon de faire que nous avons pu avoir des musiques intéressantes qui véhiculent vraiment l’image que nous voulions de la RDA. Mais les groupes ne sont pas nommés sur la bande originale, comme ça ils restent fidèles à leurs idéaux.

On ressent beaucoup de nostalgie dans le film, à quoi est-ce dû ?
Michael : En grande partie au son et à la musique. [Pour Forever Young] on a pu la faire réenregistrer. C’est sur cette chanson que Marco a été amoureux pour la première fois. On a essayé de cacher beaucoup de ces clins d’œil dans le film, ce sont des cadeaux secrets pour faire plaisir aux skateurs. En fait il y a beaucoup de petits jeux, de private-jokes que ne peuvent pas comprendre ceux qui ne connaissent pas l’histoire. Les skateurs sont les seuls à les reconnaître. Mais on espère que grâce au film vous avez pu vous évader dans votre jeunesse, qui est le temps le plus agréable de la vie, où il n’y a pas de soucis.

Vous nous avez dit que c’était compliqué pour vous de voir le film au début, que ressentez-vous aujourd’hui ?
Marco : C’est difficile à décrire, ce sont des émotions très fortes à chaque fois car c’est mon histoire qui passe sur grand écran. Je l’ai vu plus de 20 fois maintenant, mais j’ai toujours un peu les larmes aux yeux.
Michael : Cette histoire le travaille toujours, je peux en témoigner. Entre nous s’est tissée une amitié étroite avec la coopération sur ce film. Et je pense que cette histoire n’est pas tout à fait finie pour lui.

Un détail qui m’a frappé, quand l’enfant saute de sa fenêtre pour atterrir dans l’arbre qui est en bas. Est-ce que cela a une signification particulière ?
Marco : Ça, c’est la légende.
Michael : C’est un choix artistique qui a été fait. La scène juste avant montre l’accident de Denis, où il fait semblant d’être mort. Et ensuite on montre la légende. C’est une façon de dire au spectateur de faire attention, de toujours se demander si ce qu’on raconte est vrai. Il doit se demander comment fonctionne le film et le cinéma. C’est intéressant pour nous que le spectateur comprenne ce jeu entre le réel et la fiction. Lorsqu’on a gagné le prix « Dialogue en perspective » à la Berlinale, la jeune fille qui a tenu le discours n’a dit qu’une seule phrase : « On n’a jamais été manipulés d’une si belle façon au cinéma. ». Finalement on se rend compte qu’on a bien fait les choses. C’est exactement ce qu’on recherchait, que les gens réfléchissent à ce qui est réel et ce qui ne l’est pas.

Comment faisiez-vous à l’époque en RDA, sans journaux ou vidéos, pour trouver l’inspiration sur le skate ?
Marco : On était livrés à nous-mêmes. C’étaient nos propres initiatives. On se demandait ce qu’on pouvait faire avec notre board, on la manipulait, on la retournait. Et c’est comme ça que tout a commencé.
Michael : Vous vous rappelez Patrick, le personnage avec les cheveux blonds, qui faisait du skate sur l’Alexanderplatz ? Il est venu voir le film avec sa nouvelle copine, il en a régulièrement une nouvelle. Et il fait encore les mêmes figures qu’à l’époque. Les images que vous avez vues sont passées à la télé en RDA il y a 23 ans ! Après la projection, pour nous dire au revoir il nous a dit qu’il avait deux camions : un de chocolat et un autre avec des filles. Il n’a vraiment pas changé.

Dans le personnage que l’on voit à l’écran, à quel point est-ce Marco ou quelqu’un d’autre ?
Michael : C’est un véritable tour de magie de la part du réalisateur qui a su créer ce double jeu, entre le vrai et le faux. Au début on n’avait pas de documentaire dessus, donc il a fallu créer quelque chose d’ambigu, entre les deux. D’ailleurs le prochain projet du réalisateur est assez original : il s’agit d’un documentaire au futur.

Comment voyez-vous la scène du skate aujourd’hui ?
Marco : A l’époque nous étions apolitiques, mais surtout parce que nous étions jeunes. On prenait plaisir à faire quelque chose que l’Etat n’aimait pas. Quand on faisait du skate sur l’Alexanderplatz, la police arrivait et on jouait au chat et à la souris. Aujourd’hui la scène de skate a beaucoup changé, mais surtout parce qu’il y a plus d’argent. Il y en a beaucoup qui ont des parents riches, qui leur achètent des vêtements et des boards qui sont chers. Et ça, j’apprécie beaucoup moins.
Michael : En vous promenant dans Nantes vous remarquerez qu’il y a deux types de skateurs. Il y a les fashions, ceux qui montrent qu’ils ont de l’argent à travers leurs habits, et il y a les vrais. Si vous allez du côté de Nantes Est, au skatepark, vous verrez qu’il y a un véritable parallèle entre ces skateurs et les gars du film, même avec 20 ans de différence. En fait la scène du skate c’est une grande famille : même sans parler la langue, lorsqu’on rencontre un autre skateur on peut faire du skate ensemble et se comprendre. Pour finir on voudrait vous remercier pour l’invitation, et remercier Jan Rhein qui est venu vers nous avant même la sortie du film. Dès la projection de presse à la Berlinale il nous a demandé de venir en novembre pour le festival. Pour nous c’était très loin, mais on est là aujourd’hui, c’est ça qui est super.

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