Rencontre avec Volker Koepp

Samedi 15 novembre, le public a rencontré le réalisateur Volker Koepp, réalisateur du film En Sarmatie.

koepp

  • Avant de parler du contexte politique, intéressons-nous plutôt à l’humain : comment avez-vous rencontré les personnes que vous avez interviewés, et surtout comment avez-vous réussi à obtenir des témoignages aussi émouvants ? Quel est le secret de l’extraordinaire empathie que l’on ressent dans les échanges ?

Ce sont des personnes que je connaissais depuis plusieurs années déjà et avec qui je suis resté en contact. Par exemple, Tanja de Czernowitz, que j’ai rencontrée lors du film Cette année-là à Czernowitz , alors qu’elle avait 19 ans. Nous sommes restés en contact et nous nous sommes vus régulièrement, j’ai même été présent à son mariage.
De même, je connaissais déjà Anja de Moldavie car elle avait fait l’interprétariat lors de mon précédent film, avant de devenir à son tour cinéaste.
Quand on fait de belles rencontres comme cela, on reste en contact naturellement.
Quant à l’homme de Biélorussie, je l’ai rencontré par hasard. Lorsqu’on tourne un documentaire, il faut aussi laisser une place au hasard et à l’imprévu.
Filmer en Biélorussie n’était pas chose facile, nous avons choisi de ne pas demander d’autorisation mais de filmer en caméra cachée avec un visa tourisme. D’ailleurs, nous avions contacté l’ambassade d’Allemagne de Biélorussie, qui nous a vivement déconseillé d’y aller, mais nous avons quand même passé la frontière. Nous avons traversé le pays pendant 10 heures sans problème, c’est à ce moment-là que nous avons rencontré cet homme. Je l’ai rappelé plusieurs fois après le tournage, c’était important pour moi de vérifier qu’il était toujours d’accord pour que ces propos soient diffusés, et il nous a à chaque fois confirmé son autorisation.
Dans ces pays autoritaires – j’en ai eu l’expérience en RDA – ils acceptent quelquefois que de tels propos soient diffusés, à des fins de propagande, pour prouver au monde qu’ils permettent la liberté d’expression.

 

  • La dernière image du film montre les escaliers d’Odessa, on voit une personne qui semble ne jamais en venir à bout. N’est- ce pas contradictoire avec le message d’espoir que vous voulez faire passer dans vos films ? Comment se fait-il que ce film plutôt optimiste se termine sur une note aussi sombre ?

C’est un motif bien connu du film « Le Cuirassé Potemkine » dans lequel on a déjà du mal à interpréter cette image.
C’est difficile pour moi d’interpréter mes propres images dont je me rends compte après coup qu’elles ont pu être prémonitoire des drames actuels en Ukraine. Cette année, il y a eu beaucoup de morts à Odessa. En 2011, je n’aurais pas pu m’imaginer de tels événements. Tanja disait pourtant déjà dans son entretien qu’il y aurait beaucoup de sang versé en Ukraine. J’ai tourné d’autres scènes qui n’ont finalement pas été mises dans le film mais qui anticipaient la situation actuelle.

 

  • Dans votre film, la plupart des personnes que vous interviewez ont la particularité d’être des femmes, jeunes et jolies. Quelle est votre explication ?

J’ai lu quelque part : « les femmes sont de meilleurs êtres humains ». Selon moi, les femmes sont plus prêtes à s’ouvrir dans certaines situations, il est donc plus facile de les interviewer.
Déjà quand je tournais en RDA, j’ai suivi la vie de 3 femmes ouvrières dans une filature pendant 20 ans. Une autre explication peut être que c’est parce que j’ai grandi avec 3 sœurs.

 

  • Pourquoi avoir donné tant de place à la communauté juive dans votre film ?

Je suis tombé un jour sur un livre de l’historien Snyder qui parlait de la Sarmatie comme étant la terre où les pires crimes du XXe siècle se sont produits. Quasiment toute la population juive, germanophone de Tchernovitz a été exterminée. Ce n’est pas possible, notamment pour un allemand de ne pas évoquer cet aspect de la région. Par ailleurs le poète juif Paul Celan, originaire de Tchernowitz est l’un des plus importants pour moi.

 

  • Qu’ont en commun ces régions si éloignées (de la Lituanie à la Moldavie) que forme la Sarmatie?
    Y-a-t-il une unité culturelle entre par exemple la Pologne qui est un pays slave et la Roumanie qui ne l’est pas ? Ce concept géographique n’est-il pas artificiel, sorte de zone intermédiaire entre les allemands d’un côté et les russes de l’autre ?

J’ai trouvé une carte du XIVe siècle sur laquelle étaient représentées, à l’ouest la « Germania » et à l’est la Sarmatie. (…)
Les cultures de ces différents pays de Sarmatie (Prusse orientale , Lituanie, Biélorussie, Moldavie, Galicie en Ukraine) ont la particularité d’être à la fois « durcheinander » (mélangées, confuses) et parfois « miteinander » (être ensemble). Malgré les différences de langue, de religion etc. tous ces pays ont en commun d’avoir eu un destin très mouvementé, d’avoir changé de nationalité très souvent et d’avoir été le théâtre des plus grands drames du XXème siècle : des millions de personnes tuées par les nazis, notamment toute la population juive, puis affamées systématiquement sous Staline en Ukraine. Et aujourd’hui encore, nous voyons ce qu’il se passe en Ukraine.

 

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