Tableau d’une époque à la Proust

Une œuvre obsessionelle, une œuvre sans parallèles. Elle a débuté en 1979 et a atteint une telle dimension qu’elle n’a plus à craindre d’être comparée aux plus grands écrivains européens. En 1989, Kurzeck commença avec Übers Eis une chronique autobiographique, qu’il surnommera Das alte Jahrhundert et qui se distendra pour finalement comprendre 12 volumes.

Avec les 1000 pages de Vorabend, que Kurzeck dicta à des assistants aimables dans la maison de la littérature de Francfort en automne 2010, ce projet gigantesque est maintenant arrivé à son cinquième volume. Encore une fois, il commence en automne 1983.

Le narrateur à la première personne, Peter, harcelé par l’angoisse existencielle, vit avec son amie Sybille et leur fille Carina de quatre ans dans le quartier de Bockenheim à Francfort et écrit fermement ses romans qui devront aboutir à un grand ensemble. « Raconter toute la région, le temps » – déclare avec aplomb de Kurzeck, une devise qu’il concrétise pas à pas en suivant sa logique de raconter et se repéter.

L’échec de la relation de deux amis ayant emigré dans le Sud de la France, Jürgen et Pascale, est l’occasion de faire un voyage dans le temps et de se retrouver à nouveau dans les années 60 et 70, en pleine province entre Marbourg et Gieβen. Le narrateur se souvient qu’en 1982 on profitait des week-ends pour tourner le dos à la ville et pour rendre visite aux amis à Eschersheim.

Ainsi, dans ce cadre, il s’embarque dans un monologue d’après-midi qui ne semble pas se terminer, et qui encercle le passé dans d’innombrables spirales.

A posteriori, il s’agit d’une époque funeste, quand les bienfaits du miracle économique atteignirent chaque contrée et que le progrès économique semblait n’apporter que du bonheur. A travers des images détaillées formidables, Peter Kurzeck retranscrit la mentalité de ces années, les petits coins de village et les chemins de terre balayés par le capitalisme.

C’est l’ère d’un changement lourd de conséquences quand les chaussées cahoteuses deviennent des routes nationales, les premiers supermarchés s’installent sur les prés, qui dans un clin d’œil arrêtent d’être verts, quand les nuages de fumées des usines sidérurgiques plongent les façades dans un gris permanent, le beurre est toujours appelé « bon beurre » et les communes construisent des piscines tape-à-l’œil « pour qu’on réelise les maires ».

La multitude des particules de souvenirs enfilés, qui varient à chaque fois, n’ont pas une fin en soi.
Réléguant son propre salut au secon plan, Peter Kuzeck remonte le passé et le presque oublié, dessine des histoires, se laisse inspirer par la vie quotidienne de son beau-frère et écrit de cette manière des « histoires de détours », qui n’atteignent jamais leur but, leur complétion, et qui pour cette raison doivent en permanence recommencer.

L’observateur perpétuel Kurzeck se faufile jusqu’aux questions centrales des histoires quotidiennes de la République fédérale, qui changèrent fondamentalement la relation des gens à leur origine et à leur traditions. Tout à coup, les besoins sont attisés de façon artificielle par amour du produit national brut croissant. Quelquefois, Kurzeck démontre la folie de la construction des routes, quelquefois il raconte comment les habitants de la ville de Lollar commencent à faire du jogging, comment de moins en moins souvent ils versent leur fruits dans des pots à confiture, se considèrent comme des roi de tirage de bière avec leurs canettes de bière de cinq litres et comment ils installent des interphones bien que ce monstre de mot soit difficilement prononçable avec l’accent de la Hesse centrale.

L’importance de la chronique ne revient pas seulement à sa valeur documentaire. Elle revient surtout à la langue irréductiblement unique que l’auteur a créé à ses fins. De manière admirable, il surmonte – dans sa tirade – le fossé entre le temps raconté et le temps narratif, forme des phrases qui semblent être très simples, qui se terminent soudainement ou qui consistent en des mots seuls. Voici comment est construit de manière pointilliste un tableau d’une époque à la Proust. Qui – si ce n’est Kurzeck – mériterait d’obtenir le prochain Prix Georg Büchner ?

Rainer Moritz pour le Deutschlandradio, 05.04.2011

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